Le 87km de Marina: "j'ai une sensation d'extase au fond de moi"

 

.......J'ai tellement peu préparé cette course que je n'ai pas eu le temps d'avoir peur ou d'y penser.

Départ dans la navette, l'ambiance est bon enfant, on parle de notre futur "strongman run" en équipe et on essaie de penser au déguisement que les 9 membres de l'équipe porteront. Paul suggère neuf costumes de Pom-pom girl, taille 44. Arrivés au village de départ on se repose tous dans un pré, c'est nuageux un moment et soudain, 30 min. avant le départ, un soleil radieux fait son apparition, et la température monte de plusieurs degrés. On nous invite à se regrouper, à quelque chose prêt 990 coureurs prennent le départ de cette course. Le grand raid, 177km, a débuté la veille à 19h, et la majorité des coureurs sont encore sur le parcours. On a d’ailleurs vu passer quelques zombies depuis le bus.

Mon mari et mon binôme sont un peu tendus tout en étant impatients dirait-on, je me sens toujours normale, pas de stress, c'est épatant!
Le départ est donné et on part tout, tout doucement. Salva part souvent très rapidement, donc je le ralentis régulièrement, je nous force à discuter pour vérifier que nous allons doucement. Mon mari court avec nous pour lui aussi se forcer à courir lentement. 15 minutes après l'air prend un goût salé et soudain la mer apparaît dans toute sa gloire sous un soleil éclatant. Les visages sont rouges, suants, il fait vraiment très chaud, personne ne s'y attendait. J'ai de la chance, je suis un lézard réincarné, mais mes 2 hommes en souffrent un peu. A ce stade mon chéri nous quitte pour commencer à rejoindre la tête du peloton et la longue course commence pour nous.


Mais QUELLE COURSE ! Les paysages magnifiques se succèdent les uns aux autres. Je m'arrête toutes les 10 minutes pour prendre des photos, pour m'extasier, mon âme de peintre de paysages marins s'éclate devant de telles vues. Je ne vois pas le temps passer tant tout ce que je vois me ravi.

Mon binôme et moi commençons à repérer les propriétés qu'on achèterait bien. Bref, 2h passent comme ça, sous un soleil de plomb et les jambes continuent à courir en rythme. J'ai enfin trouvé mon souffle au bout d'une heure vingt, je me sens en pleine forme, j'ai une sensation d'extase au fond de moi, je n'arrive pas à y croire tout est parfait. Le paysage, le parcours de course, la compagnie (les autres coureurs sont tous très sympas), la météo, la course absolument idéale.


Nous arrivons au premier ravito vers 25km, il est plus de 19h mais il fait très chaud et tout le monde se masse pour récupérer du coca, de l'eau. Pour ma part j'ai une soudaine envie de pâte de fruit et je me goinfre. Le choix est très varié, les bénévoles souriants et disposés à se mettre en quatre. Ils sont tous comme ça les bretons?

Nous repartons, un peu de sous-bois, un peu d'ombre, ça fait quand même du bien, même à d'anciens lézards. Le rythme est un peu moins lent qu'au début, on se maintient. Je discute avec une fille qui avait fait le 177km l'année dernière, mais abandonné à 140 en se disant qu'elle ne pourrait pas faire encore 10h avant de finir !

Au détour d'un pont, je vois soudain une grande blonde avec un homme appareil photo vissé à l'œil, qui me regardent en souriant. C'est ma copine virtuelle ! Ignorant mon visage suant (et mon odeur sûrement peu ragoûtante) je leur fais la bise, que c'est sympa de les voir, ils sont chaleureux, pleins d'encouragements, son mari prend des photos pendant qu'on discute, on essaie en quelques minutes de dire plein de choses et je repars, avec leur promesse de repasser me voir dans la soirée. Ca me booste et je rattrape vite Salva et me sens portée par leurs encouragements pendant plusieurs km où le soleil continue à saper l’énergie des plus motivés.

Le 2e ravito arrive, je m'assieds quelques minutes, on est à environ 32km je crois, j'ai un orteil qui fait mal. L'idée me traverse brièvement qu'il reste encore 55km mais je l'ignore très vite et en bonne autruche qui se respecte je la balance sous le tapis. Salva me rejoint très vite, et on décide de marcher 10 min. avant de recommencer à courir. Bien m'en prend, l'orteil fait des siennes et la reprise de la course est douloureuse. On poursuit notre chemin, la soirée tombe mais le soleil est encore là. On traverse des sous-bois, on débouche sur des baies et des criques magnifiques, on prend des photos, d'autres coureurs s'arrêtent et proposent de nous prendre ensemble, quand je vous dis que tout le monde est sympa !

Nous sommes soudain en pleine région marécageuse (où je me fais bouffer par les moustiques), et regardant ma montre je préviens mon binôme que nous entrons en zone inconnue. Je viens de dépasser mon temps maximal de course, à savoir 4h30. A partir de maintenant je ne connais plus ni mon corps, ni mes capacités mentales, et il me reste encore, minimum, 9h de course devant moi. NEUF heures ! Petit pincement dû au stress, ça y est il est là, je viens de me rendre compte, enfin, de ce à quoi je me suis inscrite ! Mais très vite j'oublie, je regarde autour de moi et je ne vois qu'une nature superbe, un coucher de soleil sur la mer bretonne, quelque chose que je rêve de voir depuis que j'ai découvert la Cornouailles il y a vingt ans.

On s'arrête quelques instants pour sortir les frontales au bout d'un moment. Il ne fait pas encore noir mais les portions dans les sous-bois sont traîtres, il y a des racines partout cachées sous une fine couche de sable et le relief est difficile à distinguer. Je m'y suis déjà tapé les orteils et ils sont un peu douloureux par endroits.

Les kilomètres défilent et ne se ressemblent pas. Peu à peu la nuit tombe et j'arrive à prendre un magnifique coucher de soleil sur la mer en photo. Les 47km se profilent, et avec, le gros ravitaillement de la soirée. A ce stade, j'ai perdu Salva. On s'est promis juré craché croix de bois croix de fer de finir la course ensemble mais à ce stade il a un peu mal à une cuisse et j’ai peur de finir par l’agacer en lui demandant sans cesse comment ça va. Nous sortons d'un sous-bois pour rejoindre le ravito quand soudain je reconnais cette grande silhouette blonde sur le bord de la route, ma pote est de retour ! Elle et son mari ont couché les enfants et sont revenus nous encourager, il est pas loin de minuit, j'apprécie l'effort. Cette fois-ci nous discutons plus longtemps. Il faut aussi savoir se reposer : je la sens toute excitée par la course et l'envie de sauter elle aussi dans les baskets pour y reprendre part une troisième fois. Après une dizaine de minutes, je les laisse partir prendre un repos bien mérité et je me dirige vers un repas digne d'un resto.

....J'attaque en me rendant compte que je meure de faim, à l'instant même où Salva me rejoint, prêt à un peu de repos. On décide de prendre du temps pour récupérer et on passe 20 bonnes minutes à manger, à sortir les manches des sacs, à ranger les lunettes de soleil...
La reprise de la course n'est pas trop dure et cahin cahan on continue comme ça, mais il semble souffrir.  Au bout de 10km je me rends compte qu’il faut qu’on revoie notre stratégie. Oui, je sais bien, on avait juré qu'on terminerait ensemble, mais je ne suis plus à mon rythme, j’ai un coup d’adrénaline en ce moment, très envie d'aller de l'avant, de faire ronfler la machine, j'ai les jambes qui pédalent toutes seules, la tête déjà à l'arrivée…

Je me lance donc et lui demande s'il m'en voudrait mortellement, à vie et définitivement, si je prenais mon envol. Il sourit et me répond tout naturellement que non. Si ça se trouve je le mets sous pression depuis des kilomètres égoistement sans m’en rendre compte ! Entre nous, je me sens super-moche et ultra-vache de lui faire ce coup là ; mais je me dis aussi que je veux vivre cette expérience-là à fond. Me voilà donc partie seule, mon souffle résonnant calmement dans une oreille, le clapotis de la mer dans la seconde, mon Ipod et Muse dans la troisième.

Je me sens hyper bien, je n'ai plus qu'une envie dans le noir, c'est courir, je n'arrive plus à m'arrêter, sensation étrange.

Je poursuis ainsi jusqu'à 65 km environ, avec l'impression que toute ma vie je vais continuer à courir comme ça, plus ou moins seule dans le noir, en bord de mer, avec en point de mire les frontales des gens devant et derrière, au loin.

On attaque une portion de sous-bois bourrée de racines. Une fois, deux fois, trois fois je me prends les pieds dedans, la douleur explosant dans les orteils, mes « pu***n !!!! » pas très polis mais carrément furieux résonnant dans le silence. Je porte mes running de marathon, pas mes chaussures de trail, les extrémités ne sont donc pas protégées. Plus je me fais mal, plus je me tape, ayant du mal à poser le pied correctement pour donner aux orteils le temps de récupérer. Mon bon rythme est tout cassé. Et puis j'ai l'impression d'avoir la plante des pieds en feu. C'est soudain, cette sensation. Il y a une heure, je pétais la forme, et là j'ai mal aux pieds à en pleurer, l'impression d'avoir une ampoule géante sous chacun, et de m'être brisé tous les orteils.

Les sous-bois à racines sont interrompus par de longues portions le long de la mer, sur des murets étroits. Je devrais apprécier, mais les murets sont en pierres irrégulières. En temps normal aucun problème, mais chaque irrégularité de ce terrain semble appuyer sur une portion douloureuse de mes plantes de pied et c'est une longue torture qui commence.

Nous sortons enfin de cette alternance pour retrouver la route, quand soudain une douleur fulgurante me lancine à droite. J'en ai le souffle coupé.
J'essaie de marcher un peu, impossible. Je m'assieds, tout doucement je pose ma basket (avec l'impression d'avoir les panards de l'incroyable Hulk) et je constate que les racines ont bien fait leur travail, un ongle restant accroché à la chaussette. Heureusement j'ai des pansements, je me fais une grosse poupée, je rassure les gentils coureurs qui s'arrêtent pour voir si ça va, et je repars en boitant. L'adrénaline doit m’avoir envahie tout entière car bientôt la douleur s'estompe et je peux recommencer à courir.

Dernier ravitaillement. On nous annonce, "plus que 16km avant la fin." Du pipi de chat; Il est tard, mais je ne sens pas encore la fatigue, je suis persuadée que mes habitudes d'oiseau de nuit me servent enfin à quelque chose! Je repars avec du pain et du fromage (manque plus que le rouge) et l'on coure, dans le noir, n'entendant que le souffle des uns et des autres et le cliquetis des gobelets accrochés aux sacs à dos. Mon chéri m'a appelé il y a peu de temps, il a terminé, et on lui annonce une 27e place, il est aux anges, et il a "même pas mal!". Il m'annonce qu'il part se coucher (le veinard!) et me demande vers quelle heure je pense terminer. Quand je lui dis "dans 2h environ", il me répond "compte plutôt trois!". Super. Merci!

Par contre il me rassure, les 10 derniers km sont très sympas. Ah ben tant mieux! Malheureusement pour mes pieds malmenés (et ceux des autres), on traverse encore une longue forêt avant ça, avec son lot de méchantes racines déterminées à nous faire du mal. Je finis par me mettre à marcher, y’en a marre de se faire souffrir  ! Un panneau apparaît à la lueur de la frontale : arrivée dans 10km. Un type derrière moi dit « super ». Moi j’ai le cœur dans les chaussettes. Je m’étais fait un petit calcul de vitesse au kilomètre et j’aurais juré en avoir parcouru déjà 10, pas 6. Je m’attendais à un panneau du genre « arrivée dans 5km » ! Je me dis à ce stade là que j’ai été bien idiote de lâcher Salva comme une grosse égoïste que je suis et qu’à ce stade-là sa compagnie me serait précieuse.

Heureusement les sous-bois s’arrêtent bientôt et on voit au loin apparaître les lumières de Vannes. De l’arrivée. De la fin. Là où ils ont de quoi panser les pieds abîmés. Pas à un seul moment de la course, je n’ai pensé abandonner, laisser tomber, l’idée ne m’a jamais traversé l’esprit, et plus que jamais je n’ai qu’une envie, terminer, passer la ligne. Peu m’importe le temps, j’ai juste envie de voir l’arche. Alors je me force à continuer à courir. Je suis sûre que j’irais aussi vite en marchant mais les muscles de mes cuisses refusent la marche à ce stade, et puis j’ai une douleur inexpliquée qui irradie tout le côté du pied gauche quand je marche, alors autant passer à la « course », vitesse escargot, soit.

Un groupe de coureurs de la même équipe avec qui je coure en alternance depuis au moins 40 km me dépasse et l’une des coureuses me lance « aller ma petite rose, plus que quelques km, tiens bon ! » (je porte mes fidèles bas de compression rose fluo). Ca me booste et je décide de ne plus ralentir. On atteint le dernier point de contrôle qui nous annonce 4,5 km avant la fin. Dieu, qu’ils paraissent longs ! J’appelle chéri à l’hôtel, il est l’heure pour lui de repartir pour la ligne d’arrivée ; Il n’a pas fermé l’œil, trop d’adrénaline, trop de sensations.

Un long chemin de sable blanc courant le long de la rivière (l’estuaire ?) mène jusqu’à l’arrivée. Le groupe est à 30 secondes devant moi, je suis seule pour terminer. Je compte mes pas pour m’occuper l’esprit. Je reconnais le long parking avant l’arrivée, plus qu’1km 5 tout au plus. Chéri m’appelle, « t’es où ? » « j’arrive, mais je te préviens, si tu me dis de sprinter à l’arrivée, je t’adresse plus jamais la parole ! ».

Je le vois soudain, appareil photo en main, me filmant tandis que je m’approche tout doucement de la fin. J’ai encore quelques centaines de mètres à faire. Il file vers l’arrivée (comment arrive-t-il ENCORE à courir ???) tandis que j’emprunte la dernière ligne droite avant le petit virage en épingle et l’arrivée sur le port. Les sensations habituelles du marathon font surface.

La gorge se serre, l’impression d’étouffer, les poumons qui explosent, les larmes qui montent en vrac. Non, je suis pas encore au bout, on se calme  ! Je vois, de l’autre côté, l’équipe passer l’arche, et m’encourager sur ces quelques centaines de mètres. Je prends l’épingle, 2 arches à passer et c’est la troisième, c’est la mienne. Il est 5h38 du matin, les spectateurs sont rares, mais tous m’encouragent. Une arche, deux arches. Chéri est sous la troisième, appareil photo qui crépite. Trois arches, ça y est je l’ai fait, 12h38 d'efforts et de bonheur. Les larmes sortent coulent en rivière ininterrompue, je n’arrive pas y croire.

Marina Attwood-Philippe, 378eme

 

Le 17 avril 2014

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